Brazzaville abrite, du 03 au 06 décembre 2024, le premier forum national sur le handicap. Cette rencontre scientifique se tiendra sous le thème : « La stratégie nationale d’inclusion des personnes vivant avec handicap au Congo 2025-2034 ».
Cette initiative du gouvernement vient à point nommé pour la personne handicapée. Prélude à cet évènement, la présidente du Collectif Lamuka, réfèrent national handicap, Gustavine Louzolo Massangha, a peint, au cours d’un entretien avec le média en ligne « Datsoue News », la situation de la personne vivant avec handicap au Congo et en appelle le gouvernement à rendre la cause du handicap scientifique et non charitable. Voici l’intégralité de l’entretien :
Datsoue News (DN) : Le Gouvernement organise du 03 au 06 décembre 2024, au Palais des congrès, à Brazzaville, le premier forum national sur le handicap au Congo. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Gustavine LOUZOLO MASSANGHA(GLM) : Le forum national sur le handicap est le premier au Congo. Il faut le dire, depuis des décennies, il n’y a jamais eu des débats scientifiques, au niveau du handicap, comme ce forum. C’est une innovation politique et sociale qui va peut-être apporter des solutions à notre problématique du handicap au Congo. Il faut aussi savoir que depuis des temps, quand on parle du handicap, le 03 décembre, nous sommes liés juste à l’aide à la mobilité, c’est-à-dire à l’assistanat des kits. Il n’y avait pas de thèmes précis, de stratégies réelles mises en place pour notre cause. Les personnes vivant avec handicap sont toujours habituées à recevoir des kits. Mais lorsqu’on parle du handicap, ce n’est pas seulement des kits. Le handicap est une cause transversale qui concerne l’éducation, la santé, la formation, l’emploi, etc. Ce forum national vient à point nommé, parce que nous allons mettre sur la table tous nos problèmes afin de trouver des solutions pour les résoudre.

Les membres du Collectif Lamuka
Depuis 1992, nous avons une loi qui est devenue caduque. Elle ne porte pas les thématiques d’aujourd’hui telles que les violences basées sur le genre (VBG). Cette loi est très caduque. Alors, ce forum vient pour rénover, apporter de l’innovation pour qu’on en parle. Que ce qui n’était pas dit hier ou mal compris, soit vraiment compris. C’est un débat, nous le souhaitons, qui vient relever le niveau de vie des personnes handicapés au Congo. On n’a jamais eu ce débat. Nous avons eu des conférences sur les forêts, sur la femme, mais pas sur le handicap. Donc, c’est une innovation sociale et nous sommes contents de soutenir cette initiative prise par le ministère des affaires sociales.
2- DN : Après 66 ans d’existence de la République du Congo, quelle est la situation sur le handicap dans le pays ?
GLM : Vous avez su le dire, le pays devrait marcher avec l’âge et aussi la cause du handicap avec l’âge de notre indépendance. Mais que constatons nous ! Nous avons eu la chance d’avoir des décennies de Personne vivant avec handicap (PVH), mais avec quel bilan ? En 66 ans d’existence de la République, si je ne veux pas être exigeante, le constat est amer. Si on prend le volet éducatif. Il n’y a pas d’écoles maternelles pour les enfants non-voyants. Les enfants sourds- muets n’ont pas d’Universités et leur scolarité se limite qu’au collège et au BET. Ils sont soumis à l’apprentissage de métiers, mais avec quel type de métiers, la couture et la menuiserie. C’est une limitation de carrière pour les enfants qui veulent poursuivre leurs études. Sur l’emploi, le handicapé n’a pas l’accès facile à l’employabilité. Il est presque exclu du marché d’emploi.
Dans le domaine du transport, rien n’est prévu pour nous. Il n’y a pas de bus appropriés pour les personnes vivant avec handicap. Lors du forum d’emploi des jeunes avec l’OMS/ Afro, par exemple, les Bus sont venus nous prendre, mais les personnes qui avaient des tricycles étaient contraints de les laisser à l’Institut des jeunes sourds pour ramper dans les bus. Lorsqu’elles sont arrivées sur le lieu de l’activité, elles étaient obligées de ramper encore. Nous avons du mal à circuler dans nos villes. Nos tricycles ne sont pas adaptés à l’état de nos routes. Vous voyez les femmes qui se déplacent, tous les jours avec leurs enfants derrière, pour les pousser, parce qu’il n’y a pas des tricycles adaptés à ces routes dégradées. Les dons des tricycles qu’on nous donne sont souvent de la pacotille qui ne cadre pas avec la réalité de nos routes.
Dans les hôpitaux, l’accessibilité est limitée aux personnes vivant avec handicap. Le sourd n’a pas de signaux de conduction pour aller vers la consultation. Les médecins ne sont pas formés en langue de signes. Il manque d’interprètes. Nous sommes lésés sur le plan médical. Nous ne pouvons pas dire de quoi nous souffrons. Souvent, le médecin passe à côté du diagnostic du patient.
En ce qui concerne l’accouchement, les hôpitaux au Congo ne disposent pas de structures gynécologiques adaptés aux femmes handicapées, tels que les lits d’accouchement. Ces femmes sont exclues à l’heure où elles donnent la vie. Les sages – femmes ne sont pas formées pour recevoir ces femmes à l’hôpital. Or, il s’avère qu’on devrait adapter et inclure ces notions dans la formation des sage-femmes. Car, la femme handicapée est à part entière une femme congolaise qui doit donner la vie. Mais dans quelle condition donnera-t-elle cette vie, si elle est mal comprise, mal reçue et mal accompagnée ?

De même, il règne une discrimination dans la famille, dans la vie commune, dans le mariage. Ce n’est qu’en 2020 que le Collectif Liloba et les responsables du FNUAP ont réfléchi à ce problème. Un enfant sourd-muet est discriminé dès sa naissance. Un enfant albinos dès qu’il est né de la maternité, les parents se séparent parce qu’ils n’arrivent pas à justifier sa naissance. L’enfant est traité de fantôme. Grâce au plaidoyer du Collectif Liloba qu’on a reconnu qu’effectivement la femme handicapée subissait des violences basées sur le genre. Hier, ces violences étaient permissives et invisibles.
Aujourd’hui avec les prothèses, c’est un plaidoyer qu’il faut aussi mener. J’ai un membre handicapé qui croupit à la maison parce que la prothèse qu’elle porte a mis du temps. Elle s’est détériorée et a provoqué une infection sur son pied. Je suis obligée de faire le plaidoyer partout pour l’aider. Mais si on avait mis des conditions accessibles d’appareillage chez ces personnes, cette personne n’allait pas souffrir chez lui. Avec la 3D numérique, on peut créer des appareilles adaptés à chaque type d’handicap au lieu de prendre du matériel archaïque. L’urgence s’impose. Le constat sur le handicap au Congo est amer. On ne doit pas cacher la vérité et j’appelle les pouvoirs publics, les partenaires techniques et financiers sur la mise en place des stratégies de réponse.
DN : A vous entendre parler, on a l’impression que la personne handicapée n’est pas heureuse au Congo ?
GLM : je comprends, si vous m’avez appelé parce que vous étiez, le 12 novembre au Mémorial Pierre Savorgnan De Brazza, lors de la sortie officielle du Réseau des consultants en mission (RCM), où j’ai présenté un projet innovent, la Maison handicap Congo (MHC). Et, j’avais pris pour slogan « Rien n’est prévu pour nous ». Cela a bouleversé tout le monde. Effectivement, rien n’est prévu pour nous. Je n’ai pas voulu devenir consultant. Hier je me plaignais de tous les maux, mais étant formée par le cabinet DB conseil-Paris, j’ai compris qu’il faut une structuration sur la problématique du handicap au Congo par une législation efficace. Le projet que je mène est une innovation sociale qui prend en charge la couche handicapée de A à Z, c’est-à-dire de la naissance à la mort. L’enfant rentre dans cette maison handicap d’accueil avec tout le confort notamment l’accompagnement, la rééducation, la formation et l’emploi. D’où la nécessité d’une prise en charge holistique.
DN : Au niveau de la prise en charge, quelles sont les avancées que le Congo a pu réaliser ?
GLM : Notre pays a réalisé quelques progrès en matière de prise en charge des personnes vivant avec handicap. On peut s’en féliciter. Même si c’est peu, le cotas de 10% que l’État a accordé aux handicapés, l’école est inclusive… C’est déjà une avancée positive. Nous avons aussi une grande innovation qui est le Conseil consultatif des personnes vivant avec handicap qui émet des suggestions au gouvernement sur la question du handicap. Le forum du 03 au 06 décembre 2024 va se tenir sous le thème : « La stratégie nationale d’inclusion des personnes vivant avec handicap au Congo 2025-2034 ».
Pour ce forum, je peux dire que le gouvernement a pris une bonne initiative. C’est un grand pas, même si beaucoup reste à faire. Pour conclure, il faut qu’on puisse rendre la cause du handicap scientifique et non charitable parce qu’on le prendre seulement à un aspect social, de pitié, mais, je voudrais qu’on prenne la cause du handicap de manière scientifique en mettant des stratégies efficaces.
Propos recueillis par Flore de Jésus et Orland Alain.