Institution emblématique de l’art moderne africain, l’école de peinture de Poto-Poto continue de faire rayonner le Congo bien au-delà de ses frontières. Mais, derrière cette renommée internationale se cache une réalité bien plus sombre, à savoir la précarité des artistes, l’opacité dans la gestion des subventions publiques et l’absence de protection des œuvres.
Dans un entretien sans détour, Sylvestre Mangouandza, président de l’Association des artistes de l’école de peinture de Poto-Poto, dresse un tableau alarmant de la situation.
Depuis sa création, l’école de peinture de Poto-Poto fonctionne essentiellement grâce à l’engagement de ses artistes. Organisés en association, ils assurent la survie quotidienne du site par leur seule production picturale. En parallèle, une direction administrative, rattachée au ministère de la Culture, est censée accompagner l’école à travers une subvention de l’État.
Malheureusement, cette subvention, estimée entre 40 et 69 millions de FCFA par an, ne bénéficie en rien aux artistes. « Cet argent est géré uniquement par les administrateurs. Les artistes n’en voient pas la couleur », déplore Sylvestre Mangouandza.
Plus grave encore, il affirme que ces fonds sont partagés entre des agents ministériels, parfois absents du site, sans impact réel sur le fonctionnement artistique ou social de l’école.
Dans ce contexte, les artistes ne vivent que de la vente de leurs œuvres, une activité aléatoire par nature. « Si l’artiste ne vend pas, il n’a rien », résume le président de l’association. Pour pallier cette précarité, les artistes ont mis en place un mécanisme de solidarité interne d’un prélèvement de 30 % sur chaque vente. Cette contribution est destinée à soutenir les artistes qui ne parviennent pas à vendre, à acheter du matériel, à assurer l’entretien des locaux et à payer les factures.

La devanture de l’École de’ peinture de Poto-Poto.
Ce système, entièrement autogéré, illustre à la fois la résilience des artistes et le désengagement de l’État. « Sans cela, certains n’existeraient plus », confie Sylvestre Mangouandza. De ce fait, il a rappelé que l’art n’est pas un bien de consommation quotidienne comme le pain ou le riz.
École de peinture de Poto-Poto : une réalité locale dégradée
Malgré son prestige, l’école semble figée dans le temps. Bâtiments vieillissants, absence de salles d’apprentissage, enseignement assuré dans les couloirs ou autour des salles d’exposition. Les conditions de travail sont loin des standards qu’impose une institution de cette envergure.
Pour Sylvestre Mangouandza, la responsabilité incombe à l’État, qui revendique la propriété du site. « Nous ne sommes que des locataires. Si l’école ne s’est pas modernisée, ce n’est pas de notre fait. Beaucoup d’artistes, découragés, ont d’ailleurs choisi l’exil. Ils estiment que rien ne peut marcher avec le Congo. Ceux qui sont restés se considèrent comme des ‘’ anges gardiens ‘’ d’un patrimoine menacé », affirme-t-il.
Par ailleurs, l’un des aspects les plus préoccupants soulevés lors de l’entretien concerne la protection des œuvres. Selon le président de l’association, la propriété intellectuelle est largement bafouée.
Des tableaux sont reproduits sur des agendas ou calendriers officiels sans l’accord ni la rémunération des artistes. « On parle de fierté nationale, mais a-t-on seulement consulté le créateur ? », s’est-il interrogé.
L’exemple du sommet des trois bassins des forêts tropicales illustre cette dérive. Sollicités pour décorer l’aéroport international de Maya-Maya, les artistes ont prêté leurs œuvres pendant plusieurs mois. Contre toute attente, ils n’ont reçu aucune compensation financière et, pour certains, des œuvres ont disparues.
« J’ai perdu un tableau. On me dit qu’il n’était pas enregistré. C’est de l’amateurisme, voire une supercherie », dénonce Sylvestre Mangouandza.
Malgré tout, l’école continue d’attirer des jeunes, preuve de son pouvoir d’attraction intact. Mais la relève reste fragile. Si certains viennent par passion et persévérance, d’autres nourrissent des illusions de richesse rapide et de voyages. « Ici, il faut de la patience et du sérieux », rappelle l’artiste.
Il a aussi souligné que les opportunités existent, à travers des bourses et des résidences artistiques à l’étranger, mais qu’elles exigent un travail rigoureux.
École de peinture de Poto-Poto : un patrimoine en danger faute de gouvernance
L’entretien avec Sylvestre Mangouandza met en lumière un paradoxe criant. L’école de peinture de Poto-Poto est à la fois un symbole national et un espace abandonné. La confusion entre gestion publique et engagement artistique, l’opacité autour des subventions et l’absence de cadre clair pour la protection des œuvres traduisent un dysfonctionnement institutionnel profond.
Au-delà du cas de Poto-Poto, c’est toute la politique culturelle congolaise qui est interrogée. Sans reconnaissance concrète du rôle des artistes, sans investissement réel dans les infrastructures et sans respect des droits d’auteur, le pays risque de voir disparaître l’un de ses plus précieux héritages culturels. Comme le suggère Sylvestre Mangouandza, l’école tient encore debout grâce à la foi et à la résistance de ses artistes. Mais jusqu’à quand ?
Par Flore de Jésus Somboko.