Le phénomène des ‘’ notes sexuellement transmissibles ‘’ est un sujet sensible qui secoue le milieu universitaire en Afrique centrale et ailleurs dans le monde. Entre dénonciation des abus de pouvoir, banalisation du phénomène et nécessité de sanctions, le Dr Apollos Derguedbé Nebardoum appelle à une prise de conscience collective. Il a récemment exprimé cette volonté dans une interview accordée à Datsoue News.
Datsoue News (DN) : Pouvez-vous vous présenter brièvement et revenir sur votre parcours professionnel ?
Dr Apollos Derguedbé Nebardoum (ADN) : Je suis le Dr Apollos Derguedbé Nebardoum, conseiller du directeur général du CIESPAC. Je m’occupe également de la direction de la formation et de la recherche. Je suis originaire du Tchad et cela fait plus d’une dizaine d’années que je travaille au sein de cette institution sous-régionale spécialisée dans la santé publique.
À la base, je suis médecin, puis je me suis spécialisé en santé publique. Aujourd’hui, j’exerce comme enseignant-chercheur. J’ai eu l’opportunité de travailler dans une dizaine de pays avec plusieurs organisations internationales, notamment Médecins Sans Frontières, World Vision, l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers en Belgique, ainsi que d’autres agences de développement et de santé.
Mon parcours m’a conduit en Afrique, en Europe, en Haïti, au Canada et aux États-Unis. Cette expérience plurielle internationale m’a permis d’acquérir une vision assez large des systèmes de santé, de l’enseignement supérieur et des enjeux sociaux liés à la formation.
DN : Le projet d’ouvrage, ‘’ Les notes sexuellement transmissibles ‘’ suscite beaucoup d’intérêt. Quel a été le déclic ?
ADN : Il faut préciser que ce projet n’est pas le mien personnellement. Il s’agit d’une initiative de notre directeur général, le professeur Pierre-Marie Tébeu.
Le déclic vient du constat fait tout au long de son parcours universitaire. Dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur de la zone CEMAC, au Cameroun, au Congo, au Gabon, en Centrafrique, au Tchad ou encore en Guinée équatoriale, il a observé des comportements assimilables à ce qu’on appelle les ‘’ notes sexuellement transmissibles ‘’.
Cette expression est volontairement populaire afin que tout le monde comprenne immédiatement la réalité dénoncée. Mais dans le langage institutionnel utilisé par des organisations comme l’OMS, l’UNICEF ou l’UNFPA, on parle plutôt de ‘’ violences et harcèlements sexuels à des fins de faveur académique ‘’ (VHSFA).
Il s’agit ici d’un enseignant qui abuse de sa position d’autorité pour obtenir des faveurs sexuelles auprès des étudiantes en échange de notes, d’évaluations avantageuses ou de facilités académiques.
DN : En tant qu’enseignant, avez-vous déjà été confronté à ce type de situation ?
ADN : Lorsqu’un enseignant utilise sa position de pouvoir pour solliciter des faveurs sexuelles auprès d’une étudiante, cela entre clairement dans le cadre du VHSFA. Les tentations peuvent exister, mais chaque enseignant doit faire preuve d’intégrité. Un enseignant a une responsabilité morale et professionnelle. Il ne doit pas compromettre son honneur ni utiliser son statut pour manipuler ou fragiliser des étudiantes.
DN : Quelle est aujourd’hui l’ampleur du phénomène en Afrique centrale voire au Congo ?
ADN : À ce jour, il n’existe pas encore suffisamment d’études scientifiques approfondies qui permettent de mesurer précisément l’ampleur du phénomène. Cependant, les plaintes existent. Les témoignages circulent. Et comme on le dit souvent , il n’y a pas de fumée sans feu.
C’est justement pour cette raison que le professeur Pierre-Marie Tébeu a lancé ce projet d’ouvrage collectif. L’objectif est de mener des enquêtes de terrain afin d’obtenir des données chiffrées fiables et scientifiques sur cette problématique.
Nous savons que ce phénomène existe, non seulement en Afrique centrale, mais également dans les universités européennes et américaines. C’est un problème mondial.
DN : Quelles sont selon vous les principales causes de ce phénomène ?
ADN : Le principal facteur est l’abus de pouvoir. Certains enseignants considèrent les étudiantes comme des personnes vulnérables, en situation de dépendance académique. Ils utilisent alors leur autorité pour exercer une forme de prédation. En réalité, l’image, qui rend compte de cette situation, est celle d’un fauve devant une biche.
L’enseignant détient le pouvoir d’évaluer, de favoriser ou de bloquer un parcours académique. Lorsqu’il détourne ce pouvoir à des fins personnelles, il crée une relation profondément inégale et toxique.
DN : Quelles peuvent être les conséquences pour les victimes ?
ADN : Les conséquences psychologiques sont extrêmement lourdes. Beaucoup de jeunes filles vivent cela dans la peur, la honte et le silence. Elles peuvent développer des troubles du sommeil, de l’anxiété, une perte d’estime de soi, voire tomber dans la dépression. Certaines ont le sentiment d’avoir dû vendre leur corps pour réussir académiquement. Cela laisse des blessures profondes.
Sur le plan académique, ce phénomène fausse totalement le système d’évaluation. Une étudiante peut obtenir des résultats qu’elle ne mérite pas réellement, au détriment d’autres étudiants qui travaillent honnêtement. Car, le prédateur s’arrange toujours pour défendre, protéger son objet de prédation. La fille aura des résultats fallacieux, notamment des notes de 18 sur 20, alors qu’elle mérite peut-être un 8.
DN : Certaines étudiantes recherchent-elles, elles-mêmes, ce type de relation ?
ADN : Il faut reconnaître que certaines étudiantes peuvent aussi adopter des comportements opportunistes. Elles cherchent volontairement à séduire des enseignants afin d’obtenir des avantages académiques.
Mais cela ne dédouane en rien les enseignants. Ce sont eux qui occupent la position d’autorité et qui ont la responsabilité morale et professionnelle la plus importante. Un enseignant doit savoir fixer des limites.
DN : Pourquoi les universités restent-elles silencieuses devant ces dérives ?
ADN : vous avez tout à fait raison. Le sujet reste tabou. Dans beaucoup d’institutions, certains considèrent qu’il s’agit de relations ‘’ entre adultes consentants ‘’. Mais juridiquement et éthiquement, ce consentement est problématique et biaisé, car il existe un rapport de pouvoir déséquilibré entre l’enseignant et l’étudiante. Le silence institutionnel contribue malheureusement à banaliser le phénomène.
DN : Comment lutter efficacement contre cette banalisation ?
ADN : Il faut d’abord en parler ouvertement. Le silence protège les agresseurs et isole les victimes. Ensuite, il faut produire des recherches sérieuses, publier des statistiques fiables et sensibiliser toute la communauté universitaire.
La formation est essentielle. Il faudrait intégrer des modules spécifiques sur le VHSFA dans tout le système universitaire, du niveau licence jusqu’au doctorat. Les étudiants comme les enseignants doivent être formés à l’éthique, à la déontologie et au respect des droits humains.
DN : Quelles sanctions préconisez-vous ?
ADN : L’impunité entretient le mal. Les sanctions doivent être appliquées avec rigueur et selon la gravité des faits. Elles peuvent être un avertissement, un blâme, une suspension ou une radiation définitive. Lorsqu’il existe des preuves graves de harcèlement ou d’abus sexuels liés à des faveurs académiques, les institutions doivent agir sans complaisance.
DN : Peut-on espérer un jour voir des universités totalement exemptes de ce phénomène ?
ADN : Bon, peut-on espérer un jour avoir un monde sans péché ? Je vous retourne la question. C’est une question d’homme. Je ne peux pas garantir le risque zéro, parce qu’aucune société humaine n’est parfaite. Mais nous pouvons réduire considérablement le phénomène grâce à la sensibilisation, à la prévention, à la formation et surtout à l’application des sanctions.
DN : Quel message souhaitez-vous adresser aux étudiants et aux enseignants pour clore cette interview ?
ADN : Je voudrais dire aux enseignants qu’ils ont une responsabilité morale immense. Ils doivent protéger les étudiants, et non profiter de leur vulnérabilité.
Aux jeunes filles étudiantes, apprenez à dire non et ayez le courage de dénoncer ces abus. Refuser le harcèlement n’est pas une faiblesse, c’est une force. Le silence nourrit le phénomène. Le courage et la parole peuvent contribuer à le faire reculer.
Propos recueillis par Flore de Jésus SOMBOKO.