« Nous risquons de manquer, dès janvier 2027, de financements pour mener nos activités », s’alarme le directeur du Programme national de lutte contre le paludisme (PNLP).
Le Dr Jean Mermoz Youndouka, alerte sur les conséquences de la baisse des financements extérieurs consacrés à la lutte contre cette maladie en République du Congo. Alors que la subvention actuelle du Fonds mondial arrive à échéance le 31 décembre 2026, plusieurs activités de prévention, de surveillance épidémiologique et de supervision sont déjà affectées.
Dans cet entretien avec le média en ligne Datsoue News, il fait le point sur la situation financière du programme, les risques pour les populations et les solutions envisagées pour assurer la continuité de la lutte contre le paludisme.
Datsoue News : Vous dirigez le Programme national de lutte contre le paludisme depuis deux ans. Quelle est aujourd’hui la situation financière du programme, dans un contexte marqué par la baisse des financements extérieurs ?
Le Dr Jean Mermoz Youndouka (Dr JMY) : La situation financière du programme nécessite véritablement un appui renforcé. Nos partenaires nous accompagnent à travers des cycles de subvention, généralement établis sur trois ans. Or, la subvention actuelle du Fonds mondial arrive à échéance le 31 décembre 2026. À partir du 1er janvier 2027, nous risquons de ne plus bénéficier des financements auxquels nous étions habitués pour mener certaines activités.
Le programme doit pourtant continuer à élaborer ses stratégies, produire des documents techniques, former les prestataires de santé, superviser les structures sanitaires et collecter les données épidémiologiques. Toutes ces activités nécessitent des ressources financières.
L’État congolais apporte sa contribution, notamment en prenant en charge les salaires du personnel, en mettant à disposition des moyens logistiques et en participant au financement de certaines campagnes de lutte contre le paludisme. Cependant, cet appui ne suffit pas à couvrir l’ensemble de nos besoins opérationnels.
Nous ne pouvons donc pas affirmer que nous disposons de suffisamment de ressources pour assurer toutes nos activités dans les conditions souhaitées.

Distribution des moustiquaires, photo d’Archives.
DN : Concrètement, avez-vous déjà ressenti les effets de cette baisse des financements ?
Dr JMY : Oui. Nous avons déjà constaté ses effets, dans le cadre de la subvention du Fonds mondial. En 2025, il nous a été demandé de réduire de 15 % le financement initialement accordé. Cette réduction nous a contraints à revoir nos activités à la baisse.
Nous avons également constaté des difficultés chez d’autres partenaires. L’UNICEF, par exemple, soutenait des activités de santé communautaire visant à rechercher les cas suspects de paludisme dans les quartiers et les villages, avec la possibilité de réaliser des tests de diagnostic rapide. Malheureusement, certaines de ces activités ont été interrompues faute de financements suffisants.
Il faut comprendre que les partenaires eux-mêmes rencontrent des difficultés pour mobiliser des ressources au niveau international. Lorsque leurs financements diminuent, les conséquences se répercutent directement sur les programmes nationaux de santé.
DN : Quelles sont les activités du PNLP les plus touchées par cette situation ?
Dr JMY : Plusieurs activités sont particulièrement exposées. La première concerne la surveillance entomologique. Nous devons régulièrement étudier les moustiques qui transmettent le paludisme afin de suivre leur évolution, leur comportement et leur adaptation à l’environnement. Ces enquêtes sont essentielles pour adapter nos stratégies de lutte. Or, elles nécessitent des moyens financiers importants, qui deviennent de plus en plus difficiles à mobiliser.
La deuxième activité touchée est celle des agents de santé communautaire. Nous estimons qu’il faudrait environ 5 000 agents pour couvrir les besoins du pays, mais seuls 1 600 sont actuellement opérationnels selon les données dont nous disposons. Cette insuffisance limite notre capacité à repérer rapidement les personnes malades et à les orienter vers les structures de santé.
Enfin, les activités de supervision des formations sanitaires sont également affectées. Nous devons nous rendre dans les hôpitaux et les centres de santé pour vérifier que les professionnels respectent les protocoles de diagnostic et de traitement du paludisme. Sans financement suffisant, ces missions deviennent difficiles à organiser.
DN : Le Congo dispose-t-il suffisamment de moyens pour assurer la prévention du paludisme ?
Dr JMY : La réponse est à la fois oui et non, car toutes les interventions préventives ne bénéficient pas du même niveau de financement. Pour les moustiquaires imprégnées d’insecticide, nous bénéficions de l’appui de l’État et de partenaires, notamment le Fonds mondial.
Nous disposons également de ressources pour acquérir les médicaments préventifs administrés aux femmes enceintes afin de réduire les risques liés au paludisme pendant la grossesse.
En revanche, nous rencontrons des difficultés pour financer certaines autres interventions, telles que la pulvérisation intradomiciliaire d’insecticides et les activités de sensibilisation à l’assainissement. Ces interventions nécessitent des moyens importants. Faute de financements suffisants, nous ne pouvons pas les déployer à l’échelle souhaitée.
DN : Vous insistez sur l’assainissement. Quel rôle les populations peuvent-elles jouer dans la lutte contre le paludisme ?
Dr JMY : La lutte contre le paludisme ne relève pas uniquement du ministère de la Santé. Elle concerne l’ensemble des citoyens. Nous devons changer nos comportements en matière d’hygiène et d’assainissement. Les boîtes de conserve abandonnées, les vieux pneus, les récipients contenant de l’eau stagnante et d’autres déchets peuvent constituer des gîtes larvaires favorables à la multiplication des moustiques.
Chaque ménage, chaque quartier, chaque village et chaque collectivité locale doit s’impliquer dans la réduction de ces lieux de prolifération.

Campagne des agents de santé communautaires (Photo d’Archives).
DN : Qu’en est-il de la prise en charge des malades ? La gratuité des traitements est-elle toujours effective ?
Dr JMY : L’État continue de fournir gratuitement certains médicaments antipaludiques aux femmes enceintes et aux enfants de 0 à 15 ans, conformément aux dispositions en vigueur dont bénéficie cette catégorie de patients. Il faut toutefois bien comprendre que la gratuité concerne les médicaments antipaludiques prévus dans ce dispositif. Elle ne couvre pas nécessairement tous les produits et tous les soins dont un patient peut avoir besoin.
Lorsqu’un malade présente une forme grave du paludisme, il peut nécessiter des perfusions ou d’autres médicaments pour traiter les complications. Ces soins supplémentaires peuvent entraîner des dépenses pour les familles. C’est ce qui explique que certains parents affirment avoir payé des frais à l’hôpital malgré la gratuité annoncée des antipaludiques.
L’État fait des efforts pour assurer la disponibilité des médicaments essentiels, mais les ressources restent insuffisantes pour garantir une prise en charge complète de tous les patients. Nous espérons que la mise en place effective de l’assurance maladie universelle contribuera à améliorer cette situation.
DN : La baisse des financements extérieurs fait-elle craindre une rupture des médicaments antipaludiques et des tests de diagnostic ?
Dr JMY : Pour le moment, nous sommes dans le septième cycle de subvention du Fonds mondial, qui prend fin le 31 décembre 2026. Nous avons également soumis une demande pour le huitième cycle, et le Fonds mondial a accepté de nous doter en médicaments antipaludiques et en tests de diagnostic rapide. Nous devons donc poursuivre les efforts pour assurer la disponibilité de ces produits.
Cependant, la prise en charge des formes compliquées du paludisme nécessite aussi d’autres médicaments et des moyens supplémentaires. Il est donc important que les financements nationaux et les mécanismes de protection sociale puissent contribuer à couvrir les besoins qui ne sont pas suffisamment pris en charge par les partenaires.
DN : Quelles pourraient être les conséquences d’une réduction durable des activités de lutte contre le paludisme ?
Dr JMY : Les conséquences pourraient être importantes sur les plans sanitaire, social et économique. Aujourd’hui, selon les données que nous utilisons au niveau du programme, l’incidence du paludisme est estimée à 221 cas pour 1 000 habitants par an. Notre objectif est de ramener cet indicateur à 10 cas pour 1 000 habitants.
Si nous réduisons nos interventions de prévention, de surveillance et de prise en charge, nous risquons de voir le nombre de cas augmenter, avec une hausse possible des hospitalisations et des décès. Il ne faut pas non plus négliger les conséquences économiques. Un malade peut être absent de son lieu de travail pendant plusieurs jours, tandis qu’un enfant malade peut manquer l’école.
DN : Le Congo avait-il anticipé cette diminution des financements internationaux ?
Dr JMY : Le ministère de la Santé travaille dans le cadre du Plan national de développement sanitaire, qui permet de programmer les interventions prioritaires sur plusieurs années. Devant les difficultés de financement annoncées au niveau international, nous avons fondé notre espoir sur la mise en place de l’assurance maladie universelle.
Si ce mécanisme atteint pleinement ses objectifs, il pourrait contribuer à améliorer la prise en charge des patients et à renforcer la solidarité nationale dans le financement des soins. Mais, nous devons aussi apprendre à compter davantage sur nos propres ressources, sans pour autant renoncer aux partenariats internationaux.
DN : Vous évoquez le rôle de l’État. Quelle est sa contribution financière réelle à la lutte contre le paludisme ?
Dr JMY : Je ne voudrais pas avancer un chiffre qui ne serait pas suffisamment précis. Pour obtenir les données exactes sur la contribution budgétaire de l’État, il faudrait se rapprocher des services compétents du ministère de la Santé, notamment de la Direction des études et de la planification.
Ce que je peux affirmer, c’est que l’État contribue au fonctionnement du programme, à la rémunération du personnel, à l’acquisition de certains médicaments et au financement des campagnes de distribution de moustiquaires. L’État consent des efforts, mais il reste nécessaire de renforcer les ressources consacrées à la lutte contre le paludisme pour maintenir les interventions indispensables.
DN : Quel message adressez-vous aux autorités, aux partenaires et à la population congolaise face à cette baisse des financements ?
Je voudrais rappeler que la lutte contre le paludisme est une responsabilité collective. Les partenaires internationaux continuent d’apporter un soutien important au Congo. Nous avons toujours besoin de leur accompagnement, même si nous comprenons qu’ils sont confrontés à des difficultés de mobilisation des ressources.
Par contre, nous devons renforcer les capacités nationales de financement, développer la santé communautaire et encourager les collectivités locales à s’impliquer davantage.
J’invite ainsi la population à adopter les bons comportements , à savoir dormir sous une moustiquaire imprégnée d’insecticide, éliminer les eaux stagnantes, assainir les habitations et consulter rapidement un professionnel de santé en cas de symptômes. Il ne faut pas attendre que la maladie s’aggrave pour se rendre dans une structure sanitaire.
La baisse des financements extérieurs doit nous amener aussi à renforcer notre engagement collectif. Nous devons agir ensemble pour éviter une augmentation des cas et des décès liés au paludisme.
Propos recueillis par Orland Alain M’BADINGA.