La Caisse d’assurance maladie universelle (CAMU) se trouve à un tournant décisif de son histoire. Pendant que le gouvernement ambitionne d’étendre la couverture maladie à des milliers de Congolais, le directeur général de l’institution, Félix Mouko, a dressé, le 29 mai à Brazzaville, un diagnostic sans détour des défis qui pourraient ralentir cette ambition nationale.
Devant la ministre de la Sécurité sociale, de la Prévoyance sociale et de la Solidarité nationale, Ingrid Olga Ghislaine Ebouka-Babackas, en visite dans les locaux de la caisse, le responsable de la CAMU a reconnu les avancées enregistrées depuis le lancement opérationnel du Régime d’assurance maladie universelle (RAMU) en 2025. Félix Mouko a aussi alerté sur six défis essentiels qui conditionnent l’avenir de la caisse.
Apres plus d’une année d’activité, la CAMU a déjà affilié plus de 27 000 assurés sociaux, distribué plus de 10 000 cartes biométriques et conventionné 174 établissements de santé à travers huit départements du pays. Un fichier biométrique de près de 87 000 agents de l’État a également été constitué dans les villes pilotes de Brazzaville, Pointe-Noire et Oyo.
Ces chiffres encourageants démontrent la faisabilité du projet. Mais pour atteindre les objectifs fixés par les autorités, soit un million d’assurés en 2027 et la couverture d’au moins la moitié de la population congolaise d’ici 2031, l’institution devra franchir plusieurs étapes critiques. Car, le compte à rebours est lancé pour l’intégration des agents de l’État

La ministre de la Sécurité sociale, de la Prévoyance sociale et de la Solidarité nationale, Ingrid Olga Ghislaine Ebouka- Babackas , visitant les locaux de la CAMU.
La première échéance est fixée au 1er août 2026. À cette date, la CAMU devra assurer la prise en charge effective des agents de l’État et de leurs familles dans les trois villes pilotes.
Près de 480 000 personnes seraient concernées par cette opération d’envergure. Toutefois, sa réussite dépend d’une mobilisation rapide de 4,4 milliards de francs CFA destinés à financer l’enrôlement des bénéficiaires, la distribution des cartes biométriques, la communication de proximité et le conventionnement de nouvelles structures sanitaires.
Pour le directeur général, le respect de ce calendrier constitue le premier test grandeur nature de la montée en puissance du régime. Mais, derrière cette ambition sociale se cache aussi une réalité budgétaire préoccupante. Bien que la loi de finances 2026 prévoie 25 milliards de francs CFA au titre des cotisations sociales de l’État, ces ressources ne sont pas encore effectivement reversées à la CAMU.
Cette situation est jugée préoccupante par les responsables de la caisse, qui y voient un frein important à l’extension du dispositif et un signal contradictoire envoyé aux employeurs privés appelés à cotiser. Sans financement sécurisé, préviennent- ils, la généralisation de l’assurance maladie universelle risque de rester une promesse difficile à concrétiser.
Le directeur général de la CAMU a également évoqué d’autres sujets d’inquiétude à savoir le faible niveau de recouvrement des cotisations sociales.
Selon les chiffres présentés, seuls 57 employeurs sur 193 notifiés s’acquittent de leurs obligations, soit moins d’un tiers des structures concernées. Malgré un recouvrement de 2,2 milliards de francs CFA depuis janvier 2025, Félix Mouko estime que l’absence de mécanismes juridiques coercitifs limite fortement l’efficacité de la CAMU.
Il plaide ainsi pour une réforme législative qui permet d’accorder aux cotisations sociales le statut de créance publique et de renforcer les capacités de contrôle et de sanction. De même, le chantier juridique de la caisse demeure également inachevé.
Dix-sept textes d’application indispensables au fonctionnement de la CAMU attendent encore leur adoption. Les arrêtés définissant le panier de soins, les tarifs de référence des prestations médicales, le ticket modérateur ou encore les modalités de prise en charge des personnes vulnérables sont parmi les textes attendus pour l’exécution de la CAMU.
Pour la direction générale, l’absence de ces instruments réglementaires fragilise les relations avec les prestataires de santé. Elle ralentit la consolidation du système.
En outre, la modernisation technologique représente un autre défi de taille. L’institution reconnaît que les difficultés d’accès à Internet dans plusieurs localités du pays compliquent l’authentification des assurés et la gestion numérique des prestations. À cette situation s’ajoute une dépendance persistante vis-à-vis des prestataires techniques ainsi qu’une dette de digitalisation évaluée à 6,5 milliards de francs CFA.
A ce sujet, l’autonomie technologique apparaît désormais comme une condition essentielle pour garantir la fiabilité et la conformité du système aux standards internationaux de sécurité sociale.
La question des infrastructures demeure également entière à la CAMU. Malgré l’élargissement progressif de ses missions, la CAMU continue d’être hébergée dans les locaux de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). Elle ne dispose pas encore de siège propre, mais possède une dette d’exploitation de plus de 522 millions de francs CFA, qui limite davantage ses capacités opérationnelles.
Malgré ces nombreuses contraintes, le directeur général s’est voulu optimiste. Selon Félix Mouko, les fondations du système sont désormais posées et les résultats de la phase pilote démontrent la pertinence du modèle choisi par le Congo.
« La CAMU est prête. Elle attend l’impulsion nécessaire de la tutelle pour franchir un nouveau cap », a-t-il déclaré devant la ministre.
Ce message résume l’enjeu du moment à savoir, transformer une réforme prometteuse en un véritable filet de sécurité sociale pour des millions de Congolais. Les prochains mois seront déterminants pour savoir si le pari de la couverture maladie universelle peut enfin devenir une réalité à grande échelle.
.Par Orland Alain M’BADINGA.