Les conditions de travail des enseignants demeurent au Congo une grande préoccupation. Retards d’intégration, manque d’effectifs, classes pléthoriques, faibles indemnités et difficultés dans les zones rurales, les problèmes sont nombreux. Le Conseiller pédagogique, Fiston Frédéric Anga, livre, dans un entretien avec le média en ligne Datsoue News, un regard sans concession sur la situation du personnel enseignant. Il a également appelé les autorités, à l’occasion de la journée mondiale des enseignants,  à renforcer les moyens consacrés à l’éducation.

 Datsoue News (DN) : Quel regard portez-vous sur la condition de l’enseignant au Congo ?

Fiston Frédéric Anga (F.F.A) : S’il y a des gens qui souffrent particulièrement dans leur métier, ce sont bien les enseignants. Aujourd’hui, on recrute ce qu’on appelle les bénévoles ou les finalistes, mais certains peuvent attendre jusqu’à cinq ans avant leur intégration. Dans les départements, j’ai des collègues qui passent parfois quatre ou cinq mois sans percevoir leur bourse, alors qu’ils sont affectés dans de petits villages, imaginez leur souffrance.

À cela s’ajoute le problème des classes pléthoriques. Dans certaines localités, un enseignant se retrouve seul pour dispenser des cours à plusieurs niveaux, parfois même pour tout un cycle. Un directeur peut  être seul à gérer un cycle entier.

 Quel rendement l’État peut-il raisonnablement attendre dans cette condition? Dans d’autres domaines, l’intégration peut intervenir après quelques mois. Dans l’enseignement, il faut  attendre au moins cinq ou vingt ans pour être recruté. Nous produisons des rapports qui remontent à la hiérarchie, mais nous avons parfois l’impression qu’ils restent sans suite.

 DN : Vous évoquez également une forte augmentation des effectifs dans certaines classes.

 F.F.A : Oui. Prenons le cas du lycée Thomas Sankara. Hier, une classe pouvait contenir 60 à 70 élèves. Présentement, certaines classes comptent 150, 200, voire 300 élèves. Dans ces conditions, il n’y a pas de rendement. L’enseignant souffre. Il doit préparer ses cours, élaborer ses fiches, dispenser les enseignements et ensuite corriger les devoirs. Pour toutes ces tâches, il n’y a pas parfois de primes.

Dans les autres administrations, les agents en  missions bénéficient d’indemnités plus importantes, tels qu’aux impôts. Par contre à l’enseignement, pour certaines missions liées aux examens, on peut parler de 2 000 ou3 000 francs CFA par jour.

 DN : Pourquoi insistez vous autant sur la nécessité d’investir dans l’éducation ?

 F.F.A : Tourner le dos à l’éducation, c’est ouvrir la prison et fermer la porte à l’instruction et au savoir. Ce n’est pas une prison au sens où un policier enferme quelqu’un dans une cellule. C’est une prison de l’ignorance.

Lorsqu’on prive quelqu’un d’éducation, on le maintient dans une forme d’aveuglement.  L’éducation joue un rôle fondamental dans la prévention de ces dérives. Nous parlons aujourd’hui du phénomène des « Kulunas ». Il faut donc comprendre que l’enseignant n’est pas simplement quelqu’un qui vient donner un cours. Il participe à la construction de la société.

  Les enseignants communautaires revendiquant leur intégration à la Fonction publique.

DN : Pourquoi  dites-vous  que l’enseignant est négligé ?

 FFA : L’enseignant souffre. Quand les gens disent « un pauvre enseignant », elles pensent à quelqu’un qui n’a pas beaucoup d’argent. Mais la matière grise de l’enseignant vaut beaucoup plus que ce que l’on imagine. Je le dis à haute et intelligible voix, après Dieu, c’est l’enseignant. Un enfant sort de chez lui avec peu de connaissances. Mais, l’enseignant contribue à lui donner un savoir, une formation et des repères.

Malheureusement, le personnel enseignant est toujours négligé, piétiné. Il a le sentiment d’être considéré comme un simple exécutant, alors que son rôle est essentiel pour l’avenir du pays.

DN : Quand vous dites cela, l’Etat ne fournit- il pas d’efforts envers le personnel enseignant ?

 F.F.A : Ce sont des efforts que je considère comme éphémères par rapport aux besoins. J’ai travaillé dans les départements. Si quelqu’un vous doit 20 000 francs CFA et qu’il vient vous donner 3 000,  pouvez-vous être satisfait ?  C’est la même chose ici. Même 3 000 enseignants recrutés ne peuvent pas couvrir tous les établissements de Brazzaville, à plus forte raison les écoles des départements.

Dans certaines zones, un enseignant peut être chargé du CP1, du CP2, du CE1, du CE2, du CM1 et du CM2. Quel résultat peut-on attendre ? Il faut reconnaître les efforts personnels des enseignants, mais l’État doit également fournir les moyens nécessaires.

 DN: Cette situation peut-elle expliquer la baisse du niveau des élèves ?

 F.F.A : Oui, particulièrement dans les départements. Comment voulez-vous former de futurs cadres dans certains petits villages lorsqu’un seul enseignant doit prendre en charge tout un cycle ?

En ville, il existe davantage d’écoles privées et les possibilités sont plus nombreuses. Dans les villages, la situation est différente. Je prends l’exemple du district de Mbon, dans les Plateaux. Les enseignants recrutés par l’État n’étaient  qu’au nombre de 4 et le reste était constitué de bénévoles.  Malgré tout, nous obtenons quand même des résultats.

 DN : Que représente, concrètement, une classe de 200 élèves pour un enseignant ?

 F.F.A : Elle représente une charge énorme. Si vous donnez un devoir à 200 élèves, il faut corriger 200 copies. Avec plusieurs évaluations trimestrielles, vous pouvez rapidement vous retrouver avec 600 copies ou davantage.  Pendant ce temps, l’enseignant doit continuer à dispenser ses cours.

Dans ce cas, on finit par recourir à des évaluations collectives. Souvent ce sont des devoirs à faire à la maison. Certains élèves peuvent également recopier le travail d’un camarade ou reproduire directement ce qu’ils trouvent dans leurs cahiers. Ce n’est pas une situation qui favorise une évaluation véritablement individuelle. Dans ces conditions, il est difficile de déterminer le mérite  de chaque élève.

DN: l’occasion de la Journée internationale de l’enseignant, quel message souhaitez-vous faire passer ?

 F.F.A : Cette journée a été instituée pour honorer l’enseignant. Il est normal que l’enseignement ait une journée qui lui soit consacrée. Toutefois, s’il s’agit de parler des conditions de travail et des avantages accordés aux enseignants, je dirais franchement que cette journée n’a pas encore toutes ses lettres de noblesse.

Honorer l’enseignant, ce n’est pas seulement lui consacrer une journée. C’est aussi  améliorer ses conditions de travail et reconnaître concrètement les efforts qu’il fournit chaque jour.

 DN: En dépit de toutes ces difficultés, quels avantages tirez-vous de votre profession ?

 F.F.A : Les avantages ne manquent pas. Il  y a d’abord la culture. Celui qui travaille dans l’enseignement acquiert des connaissances sur le terrain. Il bénéficie des notions liées à l’éthique professionnelle. Sur le plan intellectuel, il bénéficie de la formation continue. L’enseignement est donc un métier qui permet de continuer à apprendre tout au long de sa carrière.

 DN: Quel message adressez-vous aux autorités ?

 F.F.A: L’État congolais connaît très bien la situation des enseignants. Chaque année, les directeurs d’établissements produisent des rapports. Nombre de ces préoccupations restent sans réponse.

Lorsque les résultats des examens sont publiés et qu’ils sont bons, nous nous en félicitons. Mais on ne cherche pas à savoir si ces résultats reflètent réellement la qualité de notre système éducatif. Hier, l’Université congolaise occupait une place importante dans la sous-région d’Afrique centrale. Aujourd’hui, où en nous sommes ?

 DN: êtes-vous pour un recrutement fondé sur le mérite pour améliorer cette situation ?

 F.F.A : Les écoles se construisent, certes.  Cependant,  il manque des enseignants, surtout des enseignants qualifiés, recrutés sur la base de leur formation et de leurs compétences. Lorsqu’un finaliste formé attend d’être recruté, il arrive que l’on recrute des personnes non qualifiées ou des parents qui sortent d’autres domaines, tout cela montre bien les difficultés de l’école congolaise d’aujourd’hui.

J’ai déjà reçu une enseignante qui était incapable de tenir seule une classe de CP1. Il fallait lui assurer un encadrement pédagogique sur place. Je cumulais  mon propre travail avec sa formation. Chez nous, on ne met pas l’Homme qu’il faut, à la place qu’il faut. C’est ce qui, selon moi, retarde l’évolution du pays.

 DN : Quel est votre dernier message à vos collègues enseignants ?

F.F.A : Je leur demande de garder espoir. Quel que soit la durée de la nuit, le soleil apparaîtra toujours. Tôt ou tard, nous aurons le bon sens. Car,  c’est la chose la mieux partagée au monde. Ainsi, nous finirons par trouver les bonnes personnes et les solutions pour redonner à l’enseignant la place qu’il mérite dans la société.

Propos recueillis par Flore de Jésus Somboko.