Viclaire Fred Murphy Semo Miekountima , magistrat, enseignant – chercheur et auteur de l’ouvrage ‘’ Le juge et la cybercriminalité au Congo’’ est passionné par les interactions entre le droit et les nouvelles technologies. Il s’est spécialisé dans le contentieux numérique, qui constitue aujourd’hui, le nouveau front de la protection des libertés et de l’ordre public. Dans cette interview exclusive accordée à Datsoue News, il décrypte les enjeux du cyberdroit pénal, les défis de la justice congolaise et l’urgence d’une souveraineté numérique nationale.
Datsoue News (DN) : Vous venez de publier ‘’ Le juge et la cybercriminalité au Congo’’. Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?
Murphy SEMO(MS): Le déclic est né d’un constat de terrain. En 2020, le Congo a adopté des lois sur la cybersécurité et la cybercriminalité. Mais j’ai rapidement constaté un fossé entre la volonté du législateur et la pratique judiciaire quotidienne.
Les magistrats se retrouvaient confrontés à un jargon technique complexe tel qu’adresses IP, métadonnées, hachage, sans véritable guide pratique. Mon objectif était donc d’offrir une boussole aux praticiens afin que ces lois ne restent pas de simples « tigres de papier », mais deviennent de véritables outils de justice.
DN: Vous évoquez dans votre ouvrage le concept de « cyberdroit pénal ». Que recouvre cette notion ?
MS : Le cyberdroit pénal désigne l’ensemble des règles pénales et procédurales applicables aux infractions commises à travers les technologies numériques.
Ce n’est pas un droit séparé du droit classique, mais un droit complémentaire qui adapte l’action judiciaire aux réalités du numérique. Il comporte deux dimensions : d’une part, l’incrimination de nouveaux comportements comme l’accès frauduleux ou le sabotage informatique ; d’autre part, la gestion de la preuve numérique.
Aujourd’hui, la preuve n’est plus forcément un document papier signé, mais parfois une simple suite de données numériques. Le droit doit donc être aussi agile que les infractions qu’il combat.
DN : Vous parlez également de la « triangularisation » de la cybercriminalité. Pourquoi cela complique-t-il le travail du juge ?
MS: Dans un crime classique, il y a généralement deux acteurs à savoir l’auteur et la victime. En cybercriminalité, un troisième acteur intervient, c’est l’infrastructure numérique. Les infractions transitent souvent par des serveurs situés hors des frontières nationales, notamment en Europe ou aux États-Unis. Pour identifier l’auteur, le juge doit passer par ces intermédiaires techniques.
Cette situation impose une coopération internationale complexe et ralentit souvent les procédures judiciaires. Sans accès aux données techniques, le juge devient pratiquement aveugle.
DN : Votre ouvrage propose une stratégie de ‘’ gouvernance coercitive ‘’. De quoi s’agit-il ?
MS : La lutte contre la cybercriminalité ne peut pas se reposer uniquement sur la prévention ou la sensibilisation. Il faut aussi une capacité réelle de l’État à sanctionner les auteurs et à faire appliquer les décisions de justice. Le juge doit être au cœur de ce dispositif institutionnel. Le cybercriminel doit savoir que le juge congolais est désormais capable de le poursuivre, même derrière un écran.
DN: Comment évaluez-vous la posture actuelle du juge congolais face à la cybercriminalité ?
MS: Le juge congolais fait face à d’importants défis, mais il démontre progressivement une capacité d’adaptation. La cybercriminalité exige une montée en compétence permanente, tant sur le plan juridique que technique. Grâce à la formation, les choses évoluent, mais il reste encore beaucoup à faire.
On ne peut pas demander à un juge de lutter contre des hackers expérimentés avec un simple stylo et du papier. Nous devons passer d’une justice qui subit le numérique à une justice qui le maîtrise.
DN : Votre livre s’adresse-t-il uniquement aux juristes ?
MS: Absolument pas. Le livre est destiné aux magistrats et aux avocats, mais aussi aux forces de l’ordre, aux spécialistes de la cybersécurité et au grand public. Aujourd’hui, chaque citoyen qui possède un smartphone peut devenir victime ou témoin d’un acte de cybercriminalité. Comprendre le fonctionnement de la justice numérique est donc un droit pour tous.
DN: Comment définiriez-vous le juge de la cybercriminalité au Congo ?
MS: Le juge de la cybercriminalité est avant tout un juge de l’équilibre. Il doit protéger la société contre les infractions numériques tout en garantissant les libertés fondamentales et la légalité de la preuve. Il doit comprendre la technique sans renoncer à la rigueur juridique.
J’aime dire qu’il doit avoir « la sagesse de Salomon et la curiosité d’un ingénieur ». Au Congo, il est le garant de la confiance numérique.
DN : Pour conclure, quelle est votre principale préoccupation aujourd’hui ?
MS : Ma première inquiétude concerne la souveraineté des données. Tant que les preuves numériques seront hébergées dans des serveurs étrangers, notre justice restera dépendante. Le développement d’un Data Center national est donc essentiel pour garantir une justice souveraine et un Congo numériquement sécurisé.
Ma seconde préoccupation porte sur l’anticipation. La cybercriminalité évolue plus vite que les textes de loi et parfois même plus vite que les institutions. Nous devons investir davantage dans la formation, la coopération internationale et la réflexion stratégique. La cybercriminalité ne dort jamais ; notre vigilance ne doit jamais s’endormir non plus.
Propos recueillis par Orland Alain M’BADINGA.