Les acteurs de la lutte contre le paludisme ont choisi de dépasser les statistiques pour montrer les réalités vécues par les populations. Les chiffres ne suffisent plus à raconter la réalité du paludisme. Derrière les statistiques se trouvent des familles confrontées aux difficultés d’accès au diagnostic et aux traitements, des enfants qui interrompent leur scolarité et, dans certains cas, des patients qui quittent les structures sanitaires par manque de prise en charge adéquate.
C’est le message porté, le 10 septembre à Brazzaville, lors du panel intitulé « Au-delà des chiffres : les visages humains derrière le paludisme », par les acteurs des plateformes d’ONG et d’associations engagées dans la lutte contre la maladie au Congo et en Afrique(POALP).
Cette initiative, organisée par Impact Santé Afrique, en partenariat avec la (POALP Congo, s’inscrit dans le cadre du lancement officiel de l’Alliance francophone des médias et journalistes contre le paludisme en Afrique (AFRIMPA).
Elle a permis de donner la parole aux communautés afin de faire ressortir les difficultés concrètes rencontrées dans la prévention, le diagnostic et la prise en charge du paludisme. Devant les professionnels des médias, les acteurs des POALP ont présenté plusieurs témoignages sensibles.
Le récit d’Étienne Tang-Tang, président de l’association de lutte contre le sida et le paludisme des peuples autochtones du Congo, dans le département de la Cuvette-Ouest, a particulièrement insisté sur les difficultés rencontrées par les populations autochtones.

Les membres de l’Alliance francophone des médias et journalistes contre le paludisme en Afrique (AFRIMPA) suivant les témoignages.
Selon Tang-Tang, l’enclavement géographique, les préjugés et les difficultés d’accès aux médicaments compliquent considérablement la prise en charge. Il a également déploré des comportements discriminatoires dans certaines structures sanitaires.
« Les peuples autochtones ont aussi le droit d’être traités à l’hôpital au même titre que les autres communautés. C’est pourquoi j’appelle à renforcer la sensibilisation des personnels de santé afin que tous les patients soient pris en charge sans distinction », a-t-il souligné.
Le responsable des autochtones a également insisté sur l’importance de prendre en compte les décès qui peuvent survenir après le retour des patients à domicile. Pour lui, certains malades quittent les structures sanitaires sans avoir réellement bénéficié d’une prise en charge complète, notamment lorsqu’ils ne disposent pas des moyens nécessaires pour se procurer les médicaments prescrits.
Au Cameroun, les zones rurales restent particulièrement vulnérables
La situation présentée par Philomène Zitsem, intervenante venue du Cameroun, montre que les difficultés d’accès aux soins ne sont pas propres au Congo. Elle a relevé les disparités entre les zones urbaines et les régions rurales enclavées. Dans ces zones enclavées, les populations continuent de rencontrer des obstacles pour accéder au diagnostic et au traitement du paludisme.
Selon Philomène Zitsem , la lutte contre la maladie doit par ailleurs tenir compte des réalités environnementales et sociales.
« L’Habitat précaire, l’insalubrité, les conditions environnementales favorables à la prolifération des moustiques et la pauvreté constituent autant de facteurs qui entretiennent la transmission », a –t-elle déclaré.
Pour Philomène Zitsem, les communautés doivent être davantage associées à l’élaboration des stratégies de lutte et leurs initiatives locales mieux valorisées. Elle a également appelé les médias à accorder davantage d’attention aux actions menées au niveau communautaire.
Quand les équipements existent, mais ne fonctionnent pas, c’est l’hécatombe.
Le témoignage de Pulchérie Kanda, agent associatif et ancienne superviseure départementale, a illustré une autre difficulté, à savoir l’insuffisance des moyens dans certaines structures sanitaires.
Lors d’une mission sur l’île Mbomou, elle raconte avoir constaté que certains équipements, tel que le microscope, étaient disponibles mais ne fonctionnaient pas. L’absence de médicaments et de pharmacie constituait également un obstacle majeur.
« Je suis tombée malade au cours de sa mission. J’ai finalement dû regagner Brazzaville pour recevoir des soins appropriés. C’est que j’ai vu à l’ile Mbamou est difficile à raconter », a-t-elle indiqué.
Son témoignage a montré les conséquences du recours à l’automédication. Sur place, elle a constaté qu’un enfant malade n’était pas conduit à l’hôpital par sa famille, qui privilégiait des médicaments achetés dans la rue. L’état de l’enfant s’est finalement aggravé au point de nécessiter une évacuation vers l’hôpital de Talangaï, à Brazzaville.
Après plus de deux semaines de prise en charge et des dépenses importantes pour sa famille, l’enfant a pu être sauvé, mais son parcours a été marqué par une longue interruption de sa scolarité et un risque vital important.
Au terme des échanges, le modérateur, Patouh Maloumbi, vice-président de la plateforme des ONG et associations de lutte contre le paludisme au Congo, a attiré l’attention sur la dépendance du dispositif communautaire aux financements extérieurs. Selon Patouh Maloumbi, les agents de santé communautaire et les agents associatifs sont financés à 100 % par des partenaires internationaux.
Cette situation suscite des inquiétudes à l’approche du prochain cycle de financement du Fonds mondial. Une éventuelle réduction du nombre d’agents communautaires pourrait avoir des conséquences directes sur les activités de prévention et de promotion de la santé.
Toutefois, les témoignages recueillis lors de ce panel rappellent ainsi que la lutte contre le paludisme se joue aussi dans les villages enclavés, les structures sanitaires sous-équipées et les familles confrontées à la pauvreté.
Pour les acteurs communautaires, renforcer l’accès aux soins, lutter contre les discriminations et garantir un financement durable des interventions de proximité restent des priorités pour réduire durablement le poids de la maladie.
Par Orland Alain M’BADINGA.